Erreur sur la prospérité

par mammouth

MammothDans le cadre d’un déjeuner-causerie à l’hôtel Westin Montréal le 12 mai dernier, Simon Brault, directeur du Conseil des arts du Canada (CAC), livrait une conférence ayant pour titre « Soutenir les arts : moteur de prospérité et de rayonnement au 21e siècle ». L’événement, une initiative du Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), était notamment commandité par SNC-Lavallin, Power Corporation et Bell Canada. Là devaient être discutés, selon les thèmes annoncés, les modèles de financement des arts et leur rayonnement « pour tracer la voie de la prospérité au 21e siècle ». Mais la prospérité de qui, au juste ? À 125$ le billet, il y a fort à parier que les artistes n’ont pu au mieux qu’écouter aux portes de la conférence : leurs maigres revenus les auront mis hors-jeu d’une réflexion portant sur une prospérité dont ils semblent devenir de plus en plus les outils plutôt que les bénéficiaires.

La dernière étude publiée par le CAC concernant la condition socioéconomique des artistes (Profil statistique des artistes du Canada, 2009) révélait que le revenu médian pour les artistes était de 12 886$, nettement sous le seuil de faible revenu. Nonobstant ces faits, le Ministère de la culture et des communications du Québec n’a pas cru bon de renouveler son plan d’action sur les conditions de travail des artistes, publié en 2004. Quant au Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), l’objectif 8 de son plan stratégique 2005-2009, « améliorer les conditions de création des artistes et écrivains », a magiquement disparu de la version 2012-2016.

Qu’importe : cela n’empêche pas conseils et dirigeants politiques de vanter les vertus économiques de l’art en escamotant toute réflexion sur la situation socioéconomique des artistes et travailleur.se.s culturel.le.s. Rappelons que lors d’une autre conférence organisée par le CORIM en 2013, feu Joseph Rotman, alors président du CAC, conviait les artistes et les institutions artistiques à contribuer activement à l’essor économique du pays : « [ceux-ci] doivent étendre leur rôle à l’extérieur du seul domaine des arts. Ils doivent faire le lien entre les arts et l’économie, les arts et l’innovation, les arts et la santé, l’éducation et le changement social, afin d’aider le Canada à envisager son avenir en tant que leader mondial de l’économie créative. » Pendant ce temps, le budget du CAC stagne.

Combler le manque

Suivant le modèle de la « bonne gouvernance », les conseils des arts fédéraux, provinciaux et municipaux ­glissent tranquillement d’un rôle de soutien public aux arts vers un rôle de promotion des arts et de la culture auprès de mécènes privés qu’ils souhaitent voir combler leur propre manque à gagner. À ce jeu de sollicitation de nouveaux commanditaires pour l’art, les conseils ne jouent pas seuls : ils incitent tout le monde, petits organismes et artistes compris, à s’y plier, ces efforts devenant un critère dans l’octroi des subventions.

Bien sûr, l’engouement des conseils des arts pour un financement « alternatif » provenant du secteur privé, est le résultat prévisible de la précarité des budgets alloués par les gouvernements à la culture qui, comme tous les secteurs d’activités dont les effets ne sont pas immédiatement observables et quantifiables, peine à justifier sa valeur auprès des élus. Pour préserver leur financement, les conseils tentent par tous les moyens de vendre les bienfaits de l’art : à la population (par de massifs programmes de développement de public); aux politiciens (par la production constante de chiffres censés attribuer une valeur quantitative à l’art); au milieu des affaires (par des partenariats art-affaires qui visent l’ « innovation », dans le domaine des technologies numériques principalement). Un tel volontarisme n’a pas empêché le Australia Council for the Arts, que le CAC cite comme modèle d’inspiration, ­de se faire couper les vivres dans le budget national du 12 mai dernier; le gouvernement y voyait encore une institution trop hermétique et détachées des « vraies » attentes de la population et du marché. Par ailleurs, non seulement les exigences croissantes imposées au milieu artistique s’avèrent irréalistes pour une majorité de joueurs, mais on peine à voir à quel moment elles auraient pu être formulées par les artistes eux-mêmes (malgré les prétentions du Conseil à agir en concertation avec le milieu). Tant pis pour eux, répondra-t-on : ils auraient dû se payer plus de déjeuners-causeries…

Faire sa part

Aucun paramètre n’encadre l’octroi du financement privé des arts, qui, contrairement aux subventions publiques, s’effectue au gré des goûts d’un individu ou d’une entreprise, au bénéfice de tel artiste ou de telle compagnie ­ et non de l’ensemble d’un milieu artistique où, pourtant, tous sont interdépendants. Ces sources de financement, qui sont pour les donateurs affaire d’image et de publicité au moins autant que d’inclination personnelle, favorisent sans surprise l’élite culturelle et le vedettariat, et ne toucheront jamais qu’une infime part des créateurs et créatrices. Cela n’est pas sans troubler la fragile écologie du milieu et les principes démocratiques qui guident l’attribution des subventions aux artistes et institutions, et pour lesquelles les artistes et travailleurs culturels ont longtemps lutté.

Le cas de la récente lettre de soutien de 101 artistes à Pierre-Karl Péladeau est un exemple flagrant d’un défaut de lucidité sur la notion de « prospérité ». Ce n’est pas un seul homme qui doit être encensé pour aimer l’art et avoir les moyens de le soutenir, mais bien toute une société. Rien n’empêche les gens d’affaires, que sollicitent si ardemment les conseils et autres institutions, de faire leur juste part pour les arts, la culture et tous ces programmes sociaux fragilisés par des années de coupes austères : cela se fait, et de manière beaucoup plus équilibrée et démocratique, par une juste imposition de leurs revenus et par des investissements accrus des gouvernements dans ces mêmes programmes. Aussi longtemps que ce ne sera pas le cas, cette prospérité dont parlent dirigeants politiques et entreprises derrières les portes de leurs chics hôtels, ne sera jamais la nôtre et ne sera rien d’autre qu’une prospérité de l’iniquité.

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