Coupes de 2.5 millions au CALQ: Le sec et le gras

par mammouth

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Ceci n’est pas une réaction de stupéfaction, ni une déclaration corporatiste. Ceci est l’état présent de ma colère, le résultat d’une suite interminable de gifles, de coups bas et d’amputations franches portées à l’ensemble de la société dans laquelle je vis.

(Ironie no 1 : Célébrer notre culture)

Cette gifle-ci fut donnée en catimini. À la veille de la fête nationale, le milieu culturel a appris que le gouvernement amputait de 2.5 millions le budget du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ). En catimini, mais non sans ironie, au moment même où la province – politiciens inclus – s’apprêtait à célébrer sa culture sur toutes les tribunes. Mais pour inopportune qu’elle soit, cette coupe n’en était pas moins prévisible. J’y reviendrai.

Car d’abord, plusieurs voudront savoir ce qu’est le CALQ. C’est, sous la surface de ce que l’on appelle aujourd’hui « l’offre culturelle » ­– cette mer de festivals, d’expositions et de concerts que le Québec se targue d’offrir à ses citoyens et au monde –, l’institution qui soutient financièrement tout un écosystème de créateurs que le secteur privé seul ne suffirait jamais à garder vivant, ne serait-ce que parce que le bassin de sa population est trop petit. C’est grâce aux bourses qu’il offre qu’une compagnie de danse ou de théâtre peut développer le spectacle qui rayonnera ici et à l’étranger, ou que l’artiste qui cumule les emplois parvient à trouver le temps de réaliser une série d’œuvres exigeantes. Couper les vivres au CALQ et vous saboterez toute une écologie dont on ne célèbre souvent que les cimes, les Robert Lepage, Marie Chouinard, David Altmejd, les musées et les grands festivals, sans s’inquiéter de la sècheresse qui se répand à sa base.

(ironie no 2 : Le gras des gras bénévoles)

Car sècheresse il y a bien. Autre ironie, la confirmation des coupes par la Ministre de la Culture et des Communications Hélène David survient au lendemain de la publication d’un rapport de la Chambre des commerces du Montréal Métropolitain (http://www.ledevoir.com/culture/actualites-culturelles/443465/etude-les-createurs-restent-les-plus-pauvres-du-secteur-culturel) qui confirme que les artistes demeurent les parents pauvres du secteur culturel. Un bulletin publié en 2010 par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec précise que, parmi les travailleurs culturels, ceux ayant les revenus d’emploi les plus faibles sont les artistes visuels (peintres, sculpteurs…) et les danseurs, qui gagnent en moyenne 12 490$ et 13 244$. Exactement le genre de travailleurs que soutient le CALQ.

Mais les coupes n’affecteront pas les artistes, s’est empressée de préciser le Ministère, et le CALQ à sa suite : c’est le gras administratif des organismes culturels qui est visé. Et là, ce qui était déjà contestable devient franchement ridicule. Avez-vous parlé aux administrateurs d’un organisme culturel récemment, Mme David ? Savez-vous combien gagnent les travailleurs et travailleuses culturelles des organismes que subventionne la CALQ, Mme David ? Dans le secteur des arts visuels, où je travaille, les emplois de coordonnatrices (ce sont surtout des femmes) à temps plein déguisés en temps partiel (on ne compte souvent pas – et on paie rarement – le temps supplémentaire), payés entre 12 et 18$ de l’heure pour des diplômées universitaires, sont la norme. Autre norme : les stages non rémunérés, offerts en désespoir de cause par des organismes en manque criant de ressources. Sans compter le nombre incalculable d’heures de bénévolat non comptabilisées qu’artistes et travailleurs culturels effectuent pour colmater les trous d’un financement déficient et qui s’affaiblit d’année en année. Il est où, dites-moi, le gras du gras bénévole ? Face à cette cure d’amaigrissement imposée à des organismes déjà affamés, on peut se demander si l’objectif est bien comptable, ou s’il ne s’agit pas plutôt de laisser mourir ceux de ces organismes qui ne répondraient pas aux attentes des politiques face à la manière dont le secteur culturel devrait contribuer à la société.

Car tout le monde s’entend, aujourd’hui, pour vanter les apports de la culture à la société. Les ministères, les chambres de commerce et les promoteurs immobiliers calculent avec enthousiasme les retombées économiques de l’art. Il parait que l’on attire les entreprises de l’industrie créative, que l’on propulse le tourisme. Les conseils des arts – le CALQ, mais aussi le Conseil des arts du Canada, le Conseil des arts de Montréal et bien d’autres ailleurs au pays – encouragent le milieu culturel à miser sur l’art participatif et les projets dans la communauté, à développer des partenariats avec le milieu des affaires et à sauter dans le créneau des technologies numériques (le Québec et sa métropole n’ont pas investi dans une Cité du multimédias pour rien…) Mme David elle-même s’empressait, trois semaines à peine avant sa volteface, de vanter « les effets bénéfiques de la culture sur l’économie » (présentation à l’occasion du dévoilement de l’étude La culture à Montréal : chiffres, tendances et pratiques innovantes : http://www.ccmm.qc.ca/fr/comm_culture/). Et pourtant, qui d’entre eux s’occupe de savoir dans quelles conditions sont produites ces infinies contributions ? Que la Chambre des commerces s’en inquiète davantage que la Ministre de la culture n’a rien pour me rassurer…

(Ironie no 3 : Les courbettes qui ne donnent rien)

Le problème n’est pas uniquement affaire de coupe. C’est aussi, plus fondamentalement, que la partie immergée de la culture, celle qui tient sur ses épaules les spectacles flamboyants, les festivals en rafales et les installations artistiques qui sont devenus la marque de commerce de certains espaces publics et de certaines villes, commence à manquer d’air. Et il n’y a pas que le gouvernement qui s’en désintéresse : le CALQ aussi. Au CALQ, comme chez les autres conseils des arts au pays, on affirme vouloir financer l’excellence, on vise le rayonnement à l’étranger, on table sur l’entreprenariat. On demande à l’art, et plus encore aux organismes culturels, d’épouser le modèle d’une économie de marché, dans laquelle le nombre des entrées et la capacité à aller chercher des (riches) partenaires deviennent des critères déterminants dans l’octroi du financement. On s’affaire à mouler l’art dans ses fonctions les plus utilitaires, celles dont on peut chiffrer les retombées et évaluer la bonne gouvernance, celles qui font frétiller la Chambre des commerces et les spéculateurs immobiliers. Le CALQ, comme bien des institutions culturelles, mais aussi d’autres secteurs, mise ainsi depuis plusieurs années sur une sorte de profil bas dans l’espoir de maintenir ses subsides : se coller à l’air du temps, vendre l’art comme une bonne recette pour faire mousser la seule chose qui a encore le droit de réclamer le soutien de l’État aujourd’hui : l’économie.

Ça a presque fonctionné. Pendant quelques années, le budget du CALQ, à défaut d’être augmenté ou simplement indexé, fut l’un des rares à ne pas subir de compressions. Cette brève période de grâce est terminée. L’annonce du 23 juin n’a fait que confirmer ce qui, dans toutes les sphères d’activités, est devenu une évidence : ce n’est pas en se pliant aux désirs des politiques néolibérales qu’on les empêchera de se retourner contre nous. Voilà des années que le milieu communautaire tente de faire plus avec moins, que les enseignants laissent leurs classes se remplir toujours plus, que le personnel soignant augmente la cadence, que des chargés de cours remplacent pour une fraction du salaire les professeurs titulaires, que les perspectives de retraites s’amenuisent pour tous, que les sans emplois subissent la chasse aux sorcières, que les nouveaux arrivants font des pieds et des mains pour démontrer leur bonne volonté et leur « utilité ». Pourtant, chacune de leur contorsion ne parvient qu’à appeler la prochaine.

En culture comme ailleurs, il y aura d’autres coupes – comme il y en aura d’autres en éducation, en santé et dans les programmes sociaux. Ce, aussi longtemps que chacun poursuivra ses contorsions, que chacun jouera le jeu de l’adaptation. Quand est-ce qu’on arrête de sauter dans le cerceau?

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