Un article innovant

par mammouth

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UN ARTICLE INNOVANT

Nous réfléchissons sérieusement à la possibilité de faire subventionner ce blog. Il a tout pour lui : c’est une plateforme numérique, interactive (vous pouvez cliquer à plusieurs endroits, peut-être même laisser des commentaires) et, shit, innovante. Innovante! Que pourrait-on vouloir de plus? Chaque fois qu’un artiste prononce ce mot, sept ou huit hauts fonctionnaires du Ministère de la Culture ont un orgasme. C’est comme gagner au poker : tu as une quinte flush? Oui, mais moi j’ai un projet innovant…

Devinez ce qui est innovant

Mais qu’est-ce exactement qu’un projet innovant, demande, prévoyant, l’organisme Culture pour tous?

« Il est difficile de donner des exemples d’un projet innovant car en principe, il n’existe pas encore. Lorsque l’on parle d’innovation, on évoque évidemment la nouveauté, l’idée d’amener pour la première fois une solution créative à un problème ou encore de créer une pratique ou une approche inédite qui, au final, plaira à son public. »

(Remarquez comment « qui plaira à son public » s’est glissé, l’air de rien, dans l’innovation – une question qui, assurément, taraudait tous les Socrate, Galilée et Van Gogh de ce monde. Il faut être innovant, mais aussi familier, car il ne faudrait surtout pas perdre trop de gens sur le chemin de notre innovation. Idéalement, l’innovation sera donc juste assez pas innovante pour avoir déjà son public.)

Alain Deneault, dans son essai « Gouvernance : Le management totalitaire » (Lux Éditeur), note la nature imprécise, évanescente de la gouvernance : « Contrairement aux termes « démocratie » ou « politique » qu’elle tend à occulter, « gouvernance » ne définit rien nettement ni rigoureusement. La plasticité extrême du mot déjoue le sens, et cela semble même être son but. » La gouvernance n’est jamais clairement définie, parce qu’ainsi ceux qui en font la promotion peuvent l’interpréter à leur guise, suivant leurs besoins. Ainsi en est-il de l’innovation : non définie, elle demeure insaisissable. « Devinez ce qui peut bien être interdit ? », demandait un panneau d’affichage dans une bédé de Quino démontant les rouages des dictatures. « Devinez ce qui peut bien être innovant ? » nous demandent à présent, sans la moindre ironie, les administrateurs du Lab culturel, un programme de financement lancé par l’organisme « indépendant » Culture pour tous à la demande du Ministère de la Culture et des Communications du Québec.

« Imaginez un projet pour les arts de la scène qui proposerait une expérience interactive avec des lunettes d’immersion 360 degrés. Est-ce que nous trouverions ce projet audacieux? Est-ce que cette nouvelle forme d’expression numérique bonifierait l’expérience du spectateur et lui donnerait envie de vivre encore plus de prestations culturelles? »

N’y a-t-il que nous qui n’arrivons pas à nous faire une gueule sur ce qui est entendu dans cette question sans réponse ? Nous voilà obligés de la retourner, de la poser de manière frontale là où ils cherchent à rester fuyants : administrateurs, rédactrices de plans stratégiques, diplomates de la culture à consommer, trouvez-vous ce projet audacieux ? Pourquoi tenez-vous à faire semblant de ne pas prendre position, alors que nous savons très bien que les lunettes 360 et l’immersion vous rendent tout chose ? (Serait-ce que votre réalité ait à ce point besoin d’être augmentée pour que vous puissiez en retirer quelque émoi ?) Et à vous, lectrices, artistes : depuis quand « prestationnez »-vous des « expériences » ?

Faire ce que nous faisons déjà, mais juste un peu à côté

Pourquoi devons-nous, soudain, prouver notre caractère innovant ? Mais parce que les artistes, toujours à la traîne, n’ont de toute évidence jamais pensé à innover. Les projets soutenus par les Jeunes mécènes pour les arts (qui « investissent dans des initiatives innovantes, à fort potentiel »), par le Conseil des arts de Montréal (qui « soutient et reconnaît l’excellence et l’innovation dans la création »), par le Conseil des arts du Canada (dont le directeur, lors d’une récente allocution au CORIM, a eu recours quinze fois aux mots innovation, innovante et innover) ou par le Programme de soutien aux pratiques émergentes (« Innovateurs recherchés » ayant un « projet audacieux et visionnaire ») sont innovants ; l’histoire de l’art, elle, n’était tout au plus qu’expérimentale. Et le tort de l’expérimentation est bien sûr de n’être pas immédiatement propice au marketing ou, mieux, brevetable. Alors que les artistes expérimentent depuis toujours, des décideurs publics, quelque part, ont décidé que cela ne suffisait plus. L’expérimentation – par définition une exploration de ce « qui n’existe pas encore » – est aujourd’hui sans intérêt. On lui préfère l’innovation, c’est-à-dire le résultat de l’expérimentation, moins le gâchis de l’expérimentation elle-même. Le risque est vôtre : ses bénéfices seront à eux.

Klondike

Le PDG du CALQ a cru bon de le rappeler aux médias récemment : le CALQ n’a pas, contre toutes les apparences, subi de coupes de 2.5 millions; son budget a été bonifié à travers l’enveloppe de la Stratégie numérique culturelle. Il y a un nouveau Klondike. Si vous avez ce qu’il faut – l’audace, la détermination, la flexibilité, si vous êtes un Conquérant –, le Klondike est à vous. Ne vous laissez pas ralentir, engloutir par les lianes de l’austérité. Ne vous retournez pas pour voir les ruines laissées par les programmes morts et les compressions ; n’écoutez pas les plaintes de vos collègues qui n’en peuvent plus de lutter contre l’agonie de leur organisme – ils et elles aussi devraient fuir l’odeur de mort de l’analogue et du peu visible. Avancez. Innovez. Le Klondike vous attend au pied de l’arc-en-ciel.

Dans la ruée vers l’or numérique, l’innovation n’est pas un moyen, mais une fin. Et pour quoi l’innovation serait-elle une fin, sinon pour l’industrie qui pourra la breveter et l’exploiter ? De deux choses l’une : ou vos projets innovants sont exploitables, et c’est pour cela qu’on les subventionne  – « l’innovation d’aujourd’hui est l’économie culturelle de demain », nous dit la Stratégie culturelle numérique du Québec –, ou ils ne le sont pas et on vous subventionne afin que vous créiez l’arrière-plan de beauté sur lequel viendront se poser les entreprises qui pourraient l’être – « un milieu créatif aussi omniprésent que celui de Montréal génère le type d’interactions qui en font un lieu incontournable pour faire des affaires » (étude Montréal : ville de convergences créatives, par Catalyxis et Culture Montréal). Et dans un arrière-plan, tout se jette. Rien en lui n’est essentiel, rien en lui n’a de valeur en soi. Votre art n’est qu’un moyen : seule votre innovation est une fin.

Le changement érigé en dogme 

Vous pensiez que l’art en avait fini avec les prétentions au progrès, abolies avec l’apparition du collage et la chute de l’union soviétique ? Think again. Si l’innovation est l’œuf vibrant des politiques culturelles, le changement est sa sandale accu-massage. Le changement a été érigé en dogme, mais cette fois, il ne s’agit pas d’une fin en soi. Les changements promus par les programmes culturels visent à rapprocher les pratiques artistiques du modèle d’affaires du privé (« privé » qui veut en réalité dire « toi »). Pour obtenir de l’aide de l’État, il faudrait démontrer sa capacité à ne pas recourir à l’aide de l’État. Vous êtes capables de travailler pour des miettes, d’assumer tous les risques et de produire ce que l’on (l’État comme marché, le citoyen comme consommateur) attend de vous ? Alors l’État vous veut, du moins jusqu’à ce qu’il ne vous veuille plus, et alors se débarrasser de vous, artistes-entrepreneurs, dernier bastion de la culture subventionnée, voudra aussi dire se délester des artistes en général. La logique, toute circulaire, ne peut que mener les politiques culturelles à leur propre destruction, mais leur autodestruction éventuelle n’est pas un problème : là est sa fin, la fin en soi du changement.

Nous ne nous en prenons pas aux artistes et chercheurs convaincus et enthousiastes qui sont derrières les 180 projets soumis au Lab culturel, ni à toutes celles et ceux qui, par conviction ou par pénurie, tenterons leur chance au bingo du plus-innovant. Nous craignons pour ce qu’ils ont dû devenir ou seront tentés de devenir afin d’en obtenir du financement. Nous craignons pour ce qu’ils deviendront sous sa gouverne.

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