La Biennale de Montréal n’a-t-elle que des droits ?

par mammouth

Hayeur_vs_Biennale

 

Le 7 mars 2016 se tenait, à la Cour des petites créances du Palais de Justice de Montréal, l’audience du procès Hayeur contre La Biennale de Montréal. L’annonce de la poursuite engagée par l’artiste Isabelle Hayeur contre l’un des événements les plus prestigieux du milieu de l’art contemporain montréalais avait suscité plus de réactions que la tenue du procès lui-même – malgré son importance pour le droit des artistes au Québec. Dans la salle blanche, fonctionnelle et sans éclat, nous étions deux à assister à l’audience. De part et d’autre du juge en toge et de la sténographe se tenaient d’un côté la plaignante, accompagnée de Christian Bédard, directeur du Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV), et, de l’autre, Sylvie Fortin, directrice de la Biennale. Dans la salle, attentive et bardée de chemises et notes, une femme en tailleur qui l’accompagnait (aux petites créances, on ne peut être représenté.e par un avocat).

Pour remettre l’histoire en contexte, Isabelle Hayeur ­– artiste vidéaste et photographe bien connue du milieu de l’art contemporain québécois – annonçait à l’été 2015 son intention de poursuivre la Biennale pour non respect de contrat. L’artiste avait été invitée à participer à l’édition 2014 de l’événement, avec l’exposition de deux photographies et une vidéo déjà existantes, mais aussi avec la projection dans l’espace public d’une vidéo à créer de toutes pièces, Murs aveugles. Destinée au mur nu jouxtant l’édicule du métro Saint-Laurent, en plein Quartier des spectacles, l’œuvre fut retirée après 8 jours de projection, le soir de l’ouverture officielle de la Biennale, en raison d’une plainte de la propriétaire de l’immeuble, madame Chow. Nous ne nous étendrons pas sur les motifs de ce retrait, ni sur la manière dont il a été mené : d’autres l’ont déjà fait (voir à ce sujet le texte de Christian Bédard, Isabelle Hayeur et la Biennale de Montréal en Cour du Québec [i]). Mentionnons simplement, pour celles et ceux qui feront l’économie de cette lecture, qu’Isabelle Hayeur a appris le retrait de l’œuvre non par les organisateurs de la Biennale, mais par Lesley Johnstone, conservatrice au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), qui elle-même en a été informée par des journalistes de Radio-Canada venus couvrir l’ouverture. Par la suite, l’œuvre n’a jamais été remise en place, la direction de la Biennale arguant que la propriétaire de l’immeuble refusait tout simplement de les rencontrer.

Mentionnons aussi que, quelque cinq semaines plus tard, Mme Hayeur entrait à tout hasard dans le restaurant dont la même madame Chow est propriétaire, engageait une conversation affable avec celle-ci, et apprenait qu’une modification mineure à une seule séquence vidéo aurait suffi à la satisfaire et à réactiver la projection.

La manière dont la direction de la Biennale a choisi de gérer cette situation laisse songeur quant aux soins accordés aux artistes qu’elle accueille. Certes, dans un conflit comme celui-là, on comprend la nécessité de veiller à réconcilier les parties et à prendre aussi en compte les doléances de Mme Chow. La reddition immédiate de la Biennale et de son partenaire, le Quartier des spectacles (Qds), à la demande de la dame, sans d’abord organiser une rencontre pour en discuter avec elle et l’artiste, laisse cependant transparaître un ordre des priorités inquiétant. Le mur en question accueille des projections depuis plusieurs années, bien avant la Biennale de 2014, sans qu’il n’y ait d’accord écrit entre la propriétaire de l’immeuble et l’administration du Quartier des spectacles, qui gère les activités « artistiques » dans l’espace public environnant. Le mur en question est par ailleurs destiné à en accueillir bien d’autres : il n’y a pas une journée où nous passons devant ce mur sans nous faire éblouir par une lumière mouvante ou une autre. Refuser d’obtempérer aux doléances de Mme Chow aurait signifié, pour le Qds, remettre en question une entente tacite importante pour la suite de leur programmation. Sans doute était-il plus simple de sacrifier l’œuvre de Mme Hayeur.

Mais c’est encore la manière dont la direction de la Biennale a choisi de gérer le conflit avec Mme Hayeur, dans les mois qui ont suivi, qui nous paraît la plus questionnable. Nous passons outre les négociations et l’arbitrage, pour aller directement au procès. Mme Fortin, dans sa défense de l’organisme, a présenté deux arguments principaux pour tenter d’invalider la plainte.

Le premier :

Elle aurait signé avec l’artiste un contrat qui lui donnait le droit d’exposer son œuvre, sans qu’il s’agisse d’un engagement à le faire. Selon cette perspective, la Biennale – qui se targue, depuis que l’affaire fut étalée dans les médias, d’être pleinement et ardemment engagée dans la défense des intérêts des artistes avec lesquel.le.s elle collabore – achèterait temporairement les droits de diffusions d’une œuvre, sans cependant avoir l’obligation légale de la présenter. Encore, s’il s’agissait de diffuser une œuvre existante, dormant quelque part et ne demandant plus ou moins que ça ; mais lorsque l’artiste est approché.e avec la commande d’une œuvre à créer, sans budget de production décent[ii] et pour un site spécifique, comme ce fut le cas pour Murs Aveugles ? L’organisme de diffusion peut-il vraiment prétendre n’avoir aucune obligation, sans révéler un déséquilibre flagrant des forces ?

Le second :

La Biennale a aussi fait valoir que le recours de madame Hayeur était irrecevable parce que l’artiste aurait renoncé à son droit de poursuivre la Biennale en signant ce contrat. La clause 11 du contrat mentionne : « L’Artiste tiendra BNLMTL, ses employés, administrateurs, officiers, dirigeants et autres représentants indemnes et à couvert de toute demande, réclamation ou poursuite faite ou intentée contre BNLMTL ou contre l’une des personnes mentionnées ci-dessus, en rapport ou à l’occasion de l’Entente, de l’Œuvre , de l’Exposition ou en rapport avec tout fait, omission, faute, négligence ou défaut de l’Artiste ». Selon le RAAV, cette interprétation est erronée : « En fait, cette clause protège la BNL en cas de poursuite par une tierce partie occasionnée par l’œuvre de l’artiste et sa présentation publique[iii]. »

Bref, la Biennale, selon la vision de son mandat qu’elle a elle-même mise de l’avant dans ce procès, n’aurait que des droits, aucunes obligations. À l’artiste, alors, d’assumer les risques : risques financiers (engager temps et argent dans la réalisation d’une œuvre sans bénéficier d’un cachet de production convenable), et risques liés au pari qu’a fait Mme Hayeur – et que font la plupart des artistes qui campent sous le sommet de la pyramide – de miser sur la promesse d’une visibilité, renonçant en échange à une rétribution à la mesure de leur travail.

Le procès Hayeur vs La Biennale n’est pas que l’effet de circonstances malheureuses (une dame choquée par une image qui paraissait anodine aux yeux de l’artiste). Il est l’effet de rapports de pouvoirs systémiques et endémiques, entre les artistes et les institutions qui accueillent (ou non) leur travail. Il est le symptôme de l’impossibilité, pour ces artistes, d’effectivement négocier leurs conditions de travail avec des diffuseurs qui n’ont que l’embarras du choix, et qui refusent de se donner un cadre éthique de soutien aux artistes et autres travailleurs – comme le font, par exemple, les centres d’artistes autogérés.

C’est aussi l’effet d’un désintérêt, de la part de plusieurs de ces « grandes » institutions, pour les créateurs locaux, renforcées dans leur choix par le discours internationaliste et rayonnant des conseils des arts. Aux critiques émises par Hayeur à l’égard de la Biennale faisaient d’ailleurs écho, en mars dernier, celles de l’artiste Marc Séguin[iv]. Celui-ci a claqué publiquement et bruyamment la porte du Conseil d’administration de l’organisation, dénonçant le peu de place faite aux artistes d’ici dans la programmation de l’édition 2016. Au moment de son départ, celle-ci en comptait… trois.

 

[i] Christian Bédard, Isabelle Hayeur et la Biennale de Montréal en Cour du Québec, 10 mars 2016. En ligne : http://www.raav.org/isabelle-hayeur-et-la-biennale-de-montreal-en-cour-du-quebec. Voir la section Un motif fumeux pour retirer l’œuvre.

[ii] Mme Hayeur a reçu 1000 $ pour la réalisation de l’œuvre.

[iii] Bédard, op. cit.

[iv] « La Biennale de Montréal en eaux troubles », Jérôme Delgado, Le Devoir, 25 mars 2016. En ligne : http://www.ledevoir.com/culture/arts-visuels/466570/la-biennale-de-montreal-en-eaux-troubles

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