Représentativité des réalisatrices dans le milieu du cinéma: le pouvoir et les responsabilités du Festival du Nouveau Cinéma

par mammouth

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©Uwe Labelle, avec Isabelle Hayeur et Catherine Pallascio

Au conseil d’administration du FNC et à son directeur M. Girard Deltruc,

Nous sommes réalisatrices, artistes, travailleuses et travailleurs de la culture et souhaitons porter à votre attention nos préoccupations en lien avec la représentativité des réalisatrices et leur visibilité dans votre festival.

Notre démarche découle d’une discussion sur Facebook où était remis en question le choix du FNC d’annoncer une édition « féminine », alors qu’en date du 21 septembre 2016, plus de 93% des œuvres dévoilées sur le site du festival étaient signées par des hommes. Au moment du dévoilement de l’intégralité de la programmation, le 27 septembre, on comptait environ 25% de réalisatrices. Cette façon de promouvoir votre 45e édition comme étant « féminine » alors que les femmes y sont sous-représentées fut la bougie d’allumage d’échanges animés.

Au cours de ces échanges, la position qu’a prise M. Girard Deltruc a suscité de vives réactions en raison du poste qu’il occupe et parce que ses propos constituent un exemple des tares systémiques qui minent le milieu artistique. Si un total de 25% de réalisatrices dans l’ensemble du festival est plus rassurant que les 7% de visibilité qui leur a été réservée lors du pré-lancement, il reste beaucoup de travail à faire pour atteindre un équilibre satisfaisant. Au moment où plusieurs institutions souhaitent l’équité et annoncent différentes actions afin de pallier certaines inégalités [1], il est primordial que les organismes de diffusion se positionnent en faveur d’une représentativité plus grande des femmes dans leurs programmations. Le FNC étant une figure de proue dans le milieu artistique québécois, nous croyons fermement qu’il ne peut faire l’économie d’une réflexion sérieuse en ce sens.

Puisque l’intervention de M. Girard Deltruc méritait d’être abordée point par point, ce texte examine chacun des enjeux qu’elle soulève. Le festival se disant prêt à assumer son rôle de leader et se définissant comme le « festival de la différence et de l’inclusion » (La Presse, 28/09/16), nous nous attendons à ce qu’il soutienne la lutte des femmes réalisatrices et prenne la situation à bras-le-corps.

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PROPOS DE M. GIRARD DELTRUC / FACEBOOK, le mercredi 21/09/2016

M. GIRARD DELTRUC – « Le FNC est un organisme indépendant qui fait la promotion des oeuvres cinématographiques et numériques sans aucune discrimination. »

NOTRE RÉPONSE – La discrimination étant une « différenciation entre individus ou groupes d’après des critères particuliers, qui induit un traitement inégalitaire des personnes, renforcé par les coutumes, voire par les lois d’une société donnée » (Encyclopédie Larousse), l’absence de gestes concrets pour enrayer les inégalités de représentativité dans le milieu du cinéma doit être traitée comme un obstacle à l’avancement de cette cause. En reconnaissant les clivages actuels et en vous positionnant hors de cette problématique, vous encouragez un statu quo qui perpétue les inégalités. Votre discours et vos choix contribuent à maintenir les formes de discrimination systémique dans le milieu du cinéma, où les films des femmes sont moins financés et moins diffusés, et où ils obtiennent moins de visibilité et peu de couverture médiatique (lire le rapport de Réalisatrices Équitables).

M. GIRARD DELTRUC – « Nous avons contribué à la découverte et à la promotion de nombreux artistes, qu’ils soient hommes ou femmes et ce depuis plus de 45 ans. Le débat dont vous parlez dépasse de loin notre mission. »

NOTRE RÉPONSE – Que la lutte pour l’équité entre les hommes et les femmes dans le milieu cinématographique ne soit pas votre raison d’être est tout à fait légitime. Affirmer toutefois qu’elle « dépasse de loin votre mission » revient à dire que vous vous délestez de vos responsabilités: il s’agit d’un combat dans lequel tous et toutes devraient être engagés, peu importe la nature de nos missions artistiques respectives. Les réalisatrices sont nombreuses dans le milieu professionnel et trop souvent sous-représentées dans les programmations de cinéma. Cela encourage une appréciation pour certaines formes de langage, au détriment d’autres. Le principe de diversité tient justement au fait que des personnes vivant des expériences différentes dans la société (hommes, femmes, personnes âgées, personnes racisées…) ont des visions du monde différentes. Il est primordial de représenter ces visions multiples au sein des plateformes culturelles. En soutenant que vous œuvrez « à la découverte et à la promotion de nombreux artistes », vous confirmez que vos choix contribuent à tracer le futur du cinéma d’ici et d’ailleurs. L’influence que vous pourriez avoir sur la diversification de l’offre et la promotion d’artistes femmes touche donc en réalité le cœur de votre mission.

M. GIRARD DELTRUC – « Nous n’avons jamais programmé nos éditions en nous imposant des quotas pour obtenir une sorte d’équité. Notre travail de programmation se fait avant tout en fonction des oeuvres et en fonction de la disponibilité de ces dernières.»

NOTRE RÉPONSE – Une problématique systémique survient lorsque les structures de pouvoir en place, par leur fonctionnement ou leurs critères de sélection, contribuent à perpétuer les inégalités ou ne s’attaquent pas à les enrayer. Ces « systèmes » associent ces inégalités à des critères supposément objectifs et se disent impuissants à intervenir. Comment justifier de ne vous doter d’aucun cadre de vigilance pour faire face aux inégalités criantes ? Si des festivals qui se dédient entièrement aux films réalisés par des femmes affichent des programmations riches et étoffées, comment expliquer qu’il y ait si peu de films de femmes dans les festivals dits « mixtes » ? En justifiant votre tare par le manque de films réalisés par des femmes, non seulement vous tournez les coins ronds, mais vous rejetez le blâme sur d’autres éléments du système dont vous faites pourtant partie : le manque de financement accordé aux femmes, qui engendrerait le manque de films complétés par des réalisatrices, qui expliquerait le manque de films reçus par le FNC et donc diffusés sur votre plateforme. Vos propos sous-entendent également que la représentativité des femmes dans vos programmations dépend surtout de critères artistiques. Ceux-ci étant par nature subjectifs, il est impossible d’assurer une présence féminine toujours plus solide sans accompagner vos choix de mesures ciblées. En modifiant vos stratégies de sélection des œuvres, vous pourriez renverser ce sexisme, aller à la rencontre d’œuvres en dehors des circuits habituels pour assurer une forte présence des femmes dans votre festival et échapper à la logique de l’inévitabilité. Par ailleurs, en date du 21 septembre, sur plus de 30 films en pré-dévoilement, un seul était réalisé par une femme alors qu’on sait que les films dévoilés en priorité, et particulièrement les films d’ouverture et de fermeture, obtiennent une visibilité accrue dont l’impact est indéniable. Mettre les réalisatrices de l’avant lors de ces occasions de promotion est donc tout aussi crucial dans cette lutte pour l’équité.

M. GIRARD DELTRUC – « Il y a certe (sic) un constat flagrant en ce qui concerne la sous représentativité des femmes dans le milieu de l’art et de la culture mais c’est davantage une question d’ordre politique et sociale (sic). De notre côté, nous avons toujours présenté de nombreuses œuvres réalisées par des femmes dont nous avons fait la promotion auprès du public québécois (Claire Denis, Anne Fontaine, Agnes Varda, Lucile Hadzihaliovic, Chantal Ackerman, Annie Sprinkle…). Les questions que vous soulevez sont très intéressantes car elles font le constat qu’il y a en effet statistiquement moins d’œuvres réalisées par des femmes que par des hommes. »

NOTRE RÉPONSE – On s’étonne que le FNC se considère hors des questions d’ordres politique et social, étant un organisme culturel subventionné par le gouvernement. De plus, que des femmes aient été promues par le FNC ne compense en rien l’écart flagrant qui persiste dans vos programmations. Cela confirme plutôt que sans l’instauration de nouvelles stratégies, la portée de ces gestes restera limitée.

M. GIRARD DELTRUC – « Pour finir, je vous invite à venir découvrir toutes les oeuvres de la prochaine édition du festival sans discrimination aucune. Je suis certain également que vous trouverez des oeuvres très intéressantes qui abordent la condition actuelle des femmes et qui ont été réalisées autant par des hommes que des femmes. Nous vous souhaitons également tous nos meilleurs voeux pour la poursuite de votre combat et sommes disposés à vous mettre en contact avec des organismes partenaires, comme le FCTNM, qui sauront apporter davantages (sic) de réponses à vos questions. »

NOTRE RÉPONSE – Ce combat est celui de toute une société. Les organismes dont le mandat vise à soutenir les femmes réalisatrices existent notamment en raison du manque d’engagement des organismes comme le vôtre, qui se disent « neutres ». Il ne leur revient pas de mener ces « combats » pendant que vous veillez à votre mission étroitement. Ce rôle de  leader  auquel le FNC aspire vient avec moult responsabilités et appelle à une grande vigilance face aux problèmes systémiques de tous ordres.

Collectivement,

  • Priscilla Guy, cinéaste, chorégraphe et chercheuse
  • Isabelle Hayeur, cinéaste
  • Jenny Cartwright, cineaste
  • Marlene Millar, cinéaste
  • Marie-Hélène Passinet, cinéaste
  • Elza Kephart, cinéaste
  • Sara Bourdeau, cinéaste
  • Nicole Giguère, réalisatrice
  • Marie-Hélène Cousineau, réalisatrice et productrice
  • Lucette Lupien, consultante en cinéma
  • Marquise Lepage, cinéaste
  • Catherine Pallascio, cinéaste
  • Naomi Jaye, cinéaste
  • Naomie Décarie-Daigneault, documentariste
  • Olivia Lagacé, photographe et réalisatrice
  • Erica Pomerance, cinéaste
  • Mélanie Gauthier, preneure de son et conceptrice sonore en cinéma documentaire
  • Denys Desjardins, cinéaste et producteur
  • Luc Bourdon, réalisateur
  • Richard Brouillette, cinéaste
  • Steve Patry, réalisateur
  • Sylvestre Guidi, directeur de la photographie
  • Anne Lapierre, comédienne, marionnettiste et artiste visuelle
  • Isabelle Montpetit, comédienne et autrice
  • Edith Brunette, artiste en arts visuels, auteure et chercheuse
  • Danièle Simpson, présidente : au nom du conseil d’administration de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois
  • Catherine Lavoie-Marcus, chorégraphe, auteure et chercheuse
  • Martine Delvaux, professeure et écrivaine
  • Rosanna Maule, professeure en études filmiques
  • Anne Gibeault, directrice de la création en jeux vidéo
  • Guylaine L’Heureux, étudiante et recherchiste
  • Catherine Van Der Donckt, conceptrice sonore
  • Valérie Lessard, artiste, enseignante et travailleuse culturelle en danse
  • Camille Jemelen, artiste interdisciplinaire
  • Marilou Craft, dramaturge
  • Dominique Bouchard, travailleuse culturelle
  • Karine Boulanger, travailleuse culturelle
  • Simon Leduc, professeur en littérature
  • Annaëlle Winand, doctorante et programmatrice
  • Véronique Cyr, écrivaine
  • Isabelle Boisclair, écrivaine
  • Anne Lardeux, travailleuse universitaire
  • Claudia Bernal, artiste interdisciplinaire
  • Tamara Vukov, cinéaste et professeure en communication
  • Anne Gabrielle Lebrun Harpin, monteuse
  • Réjane Bougé, écrivain
  • Sylvie Sainte-Marie, artiste visuelle
  • Isabelle Hayeur, artiste visuelle
  • Victoria Stanton, artiste interdisciplinaire, auteure, chercheuse et éducatrice
  • Magenta Baribeau, cinéaste
  • Manon De Pauw, artiste et professeure
  • Anick St-Louis, cinéaste et enseignante
  • Johanne Fournier, cinéaste
  • Mary Ellen Davis, réalisatrice, enseignante et travailleuse culturelle
  • Carole Poliquin, cinéaste
  • Nathalie Trépanier, documentariste
  • Mireille Couture, cinéaste
  • Marielle Nitoslawska, cinéaste et enseignante
  • Julie Paquette, cofondatrice RDV art et politique
  • Emmanuelle Sirois, cofondatrice RDV art et politique
  • Alanna Thain, professeure en arts
  • Gabrielle Larocque, travailleuse culturelle
  • Nadine Lizotte, travailleuse culturelle
  • Marie-Eve Gagnon, auteure dramatique et metteure en scène
  • Marie-Pierre Grenier, conceptrice sonore
  • François Lemieux, artiste
  • Helen Doyle, productrice, scénariste et réalisatrice
  • Germain Bonneau, producteur délégué
  • Marie-Evelyne Lessard, comedienne
  • Sébastien Pesot, artiste
  • Véronique Lévesque-Pelletier, artiste visuelle et travailleuse culturelle
  • Will Straw, professeur en arts et communications
  • Thomas Lamarre, professeur
  • Derek Nystrom, professeur en arts
  • Carol Fernandes, cinéaste et travailleuse culturelle
  • Suzanne Beth, chercheure postdoctorale en études cinématographiques
  • Pixie Cram, cinéaste
  • Petunia Alves, vidéaste, travailleuse culturelle, directrice générale du GIV
  • Emilie Josset, comédienne et réalisatrice
  • Judith Vienneau, cinéaste
  • Louise Michel Jackson, chorégraphe et interprète
  • Mirna Boyadjian, chercheuse en histoire de l’art et auteure
  • Caro Caron, maquilleuse et artiste
  • Julien Fréchette, réalisateur
  • Louise Dupré, poète et romancière
  • Brigitte Pilote, auteure
  • Julie Aubé, travailleuse culturelle
  • Véronique Gosselin, travailleuse culturelle
  • Sonia Léontieff, artiste en arts médiatiques
  • Simon Plouffe, cinéaste
  • Myriam Jacob-Allard, artiste visuelle
  • Nicolas Rivard, artiste et auteur indépendent
  • Nathalie Dussault, travailleuse culturelle
  • David Cherniak, directeur de la photographie
  • Sylvie Rosenthal, réalisatrice et productrice
  • Sophie Bissonnette, cinéaste
  • Pascale Navarro, journaliste et auteure
  • Hilary Bergen, chercheuse
  • Leopoldo Gutierrez, cinéaste et producteur indépendent
  • Catherine Mavrikakis, écrivaine et professeure de lettres
  • Benoit Paradis, auteur et compositeur
  • Ian Oliveri, producteur indépendent
  • Alain Farah, auteur et professeur

[1] Septembre 2016 – « Les institutions majeures du milieu mènent un sondage qui vise à promouvoir la parité hommes-femmes dans l’industrie audiovisuelle. » https://fr.surveymonkey.com/r/CMPAFemmesetleadership

Septembre 2016 – « Constituer un portefeuille qui reflète plus fidèlement la société canadienne est pour nous une priorité » http://www.telefilm.ca/fr/actualites/communiques/2016/09/08/le-portefeuille-de-films-de-telefilm-canada-refletera-davantage-le

Septembre 2016 – « Fed up with the industry’s ‘insane’ gender problem, these filmmakers are giving their funding to women. » http://www.cbc.ca/beta/arts/fed-up-with-the-industry-s-insane-gender-problem-these-filmmakers-are-giving-their-funding-to-women-1.3751686

Septembre 2016 – «  Achieving equity may prove a balancing act, insisting on equality yet making room for difference. » http://www.theglobeandmail.com/arts/awards-and-festivals/tiff/tiff-has-made-strides-on-gender-equity-but-theres-more-work-to-do/article31691604/

Mars 2016 – « En ce mardi 8 mars, l’Office national du film s’est engagé à atteindre la parité hommes-femmes en ce qui concerne la réalisation de ses films, mais aussi les budgets de production, d’ici trois ans. » http://www.ledevoir.com/culture/cinema/464928/cinema-vers-la-parite-a-l-onf

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