Aux termes du contrat. Hayeur c. La Biennale

par mammouth

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Un trop bref mot pour vous annoncer les suites de la poursuite intentée par l’artiste Isabelle Hayeur contre la Biennale de Montréal, en réponse à notre article La Biennale de Montréal n’a-t-elle que des droits ? Le jugement est tombé à point nommé pour célébrer l’ouverture très proche de l’édition 2016. Après un an et demi de négociations et de luttes en cours, et six mois de délibéré (la justice a pris son temps), la cour a tranché en bonne partie en faveur de l’artiste ! TOUTES NOS FÉLICITATIONS À L’ARTISTE !

D’après le jugement, dont Le Mammouth a obtenu copie, le juge a établi que la Biennale a failli à ses obligations envers Mme Hayeur, que l’organisme aurait dû, d’après son contrat, prendre en charge les communications à la suite du retrait de l’œuvre – ce qu’elle n’a pas fait : la Biennale n’avait même pas publié un communiqué de presse !

D’autres éléments du jugement laissent cependant songeurs. Le retrait de l’œuvre vidéo, suite à une simple demande de la propriétaire du bâtiment sur lequel elle était projetée, y est perçu comme légitime. L’absence de contrat entre la propriétaire et la Biennale (ainsi que son partenaire, le Quartier des spectacles), qui aurait pu être vue comme de la négligence de la part des diffuseurs, n’a pas fait sourciller le juge. Celui-ci établit plutôt, en se rangeant aux arguments de la Biennale, que « la Biennale, aux termes du contrat, n’a pas l’obligation de projeter l’œuvre, mais acquiert le droit de la présenter contre rémunération » (page 3 du jugement Isabelle Hayeur c. Biennale de Montréal).

Notons ici « aux termes du contrat ». Car tout le jugement repose en fait sur la lecture du dit contrat, plus que du droit des artistes ou des diffuseurs en général. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne concerne pas toutes les artistes et tous les artistes, bien au contraire. Combien d’entre nous avons accepté, comme Isabelle Hayeur, de revoir à la baisse notre rémunération en échange de « visibilité » ? Qui d’entre nous se permet de réellement négocier les termes de ses contrats avec des diffuseurs, a fortiori lorsque ceux-ci peuvent se vanter de nous amener « plus haut » dans l’échelle des institutions artistiques ? La parcellisation des artistes, la négociation en vase clos de nos contrats – les artistes d’un événement donné connaissent rarement les termes du contrat de leurs collègues – nous placent en état de compétition constante les un.e.s face aux autres, et par là même en état de vulnérabilité.

La Biennale a négligé d’accompagner décemment une artiste qu’elle s’était engagée à promouvoir et elle se fait aujourd’hui, à juste titre, taper sur les doigts. Cette négligence ne lui est malheureusement pas propre : on la retrouve un peu partout, chez maintes institutions qui visent l’ascension (la leur, et peut-être aussi celle de leur communauté – soyons bon joueur) avant le soin. Isabelle Hayeur, en engageant une lutte devant les tribunaux, a privilégié le soin (d’elle-même, mais aussi de sa communauté d’artiste) plutôt que son ascension. Nous l’en remercions.

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